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un outil pour l'éducation spécialisée : la théorie de l'attachement

  Je conseille à tous les travailleurs sociaux la lecture du livre « Le premier lien. Théorie de l’attachement » (éditions Odile Jacob 2003).  Blaise PIERREHUMBERT ne se contente pas de présenter la théorie de l’attachement, mais explore le contexte de son apparition et les débats féconds qui en découlent. « Une théorie, même scientifique, n’échappe pas aux courants idéologiques de son époque. »

La théorie de l'attachement est une théorie de l'autonomisation. « Elle offre aussi une théorie de la régulation des émotions, chez le jeune enfant, mais ensuite également chez l'enfant, l'adolescent et l'adulte. Dans une perspective réciproque, elle constitue une théorie de la dysrégulation, de la désorganisation des émotions, avec des implications cliniques qui en découlent. »

 La première partie du livre : « l‘émergence historique » est une réflexion extrêmement riche sur l’articulation de la culture, des idées, avec ce constat : nos capacités d’observation sont  culturellement surdéterminées . Cela est particulièrement net concernant l’histoire de la famille.

 

 La question de départ de cet historique est : comment comprendre  que « de l’encombrant nourrisson de l’ancien régime », dont on se débarrasse en le plaçant en nourrice, on soit passé successivement par les épisodes du « charmant bébé » rousseauiste, puis du bébé destiné à repeupler le pays et les armées, du « bébé qu’il faut dresser,du bébé de la puériculture et de l’apogée du discours médical sur la maternité, au milieu du 20°siècle, du « merveilleux bébé » et de sa « divine maman », du « bébé prophète » (selon l’inventaire humoristique de Geneviève Delaisi de Parceval et Suzanne Lalemand).

Cette partie m’a beaucoup fait penser aux travaux de Nadine Lefaucheur, particulièrement son texte Qui doit nourrir l'enfant dont le père est absent?, texte qui permet de comprendre que la mortalité infantile a longtemps été un « moindre mal », une fonction homéostatique nécessaire à l’équilibre social.

Le deuxième chapitre, « le contexte clinique et psychologique», raconte la rencontre logique et pourtant peu banale entre la psychanalyse, l’éthologie et l’histoire, avec la publication concomitante (en 1958) du rapport de Bowlby « the nature of child’s tie to his mother » (la nature du lien de l’enfant à sa mère), du livre de l’ éthologue Harry Harlow, « the nature of love », et de celui de Philippe Ariés, « L’enfant et la vie familiale sous l’ancien régime ».  L’hypothèse de Blaise Pierrehumbert est que cette préoccupation soudaine concernant la naissance de l’amour parental, et particulièrement l’amour maternel, est liée à l’individualisation que produit la contraception.

 Avec la contraception, l’enfant peut, et peut-être doit, être désiré ; ce n’est plus Dieu seul qui décide. Cet enfant devient le centre de toutes les attentions ; du coup il est observé, filmé. L’éthologie permet de le scruter comme on le ferait d’une autre espèce.

Le troisième chapitre, « l’héritage de l’éthologie et de la psychanalyse » et le quatrième, « les concepts de Bowlby, sont importants tant pour la compréhension des théories de l’attachement que pour appréhender les débats fondamentaux à l’intérieur de la psychanalyse et la mise en tension de concepts psychanalytiques avec des réalités minutieusement observées. Parmi ces réalités les drames liés au séparations des enfants d’avec leurs parents, particulièrement pendant les hospitalisations. Ces séparations étaient banalisées par presque tous, y compris des psychanalystes (pour B Pierrehumbert, c’est le cas  de Mélanie Klein).

 Les films des Robertson (qui travaillent avec Bowlby ) ne permettront plus au monde hospitalier d’accueillir les observations de Bowlby comme l’avaient été celle du pionnier Spitz, avec dédain.

« La théorie de l’attachement est historiquement fondée sur la séparation, le manque , la carence. » Les travaux de Bowlby sont aussi consacrés aux adolescents délinquants et il fait avec eux une découverte qui est le prolongement des travaux de Spitz : ces adolescents ont très souvent été séparés précocement de leur mère, leur agressivité n’a pas été contenue. Ce manque de contenant se traduit par une « exclusion défensive » des affects (un manque de tendresse) et une autonomie compulsive, une confiance en soi compulsive qui sont autant de processus défensifs adaptatifs, dont les effets sont durables car l’environnement le plus souvent ne comprend pas que ce sont de attitudes défensive, réactionnelles, et les prend pour des attitudes délibérées.

Les travaux de Bowlby concernent de multiples formes de séparations, depuis les provisoires, voir les très provisoires comme dans les phobies scolaires, ou les durables ou définitives, dans les deuils.

Les séparations 

Dans le film « John », (célèbre car il a été utilisé par Bowlby pour former et conscientiser les soignants), Robertson et Bowlby analysent les réactions d’un enfant lors d’une séparation de 10 jours d’avec sa mère, son père venant deux fois en visite.

La première phase est une phase de protestation.

Il s’agit d’une réponse active à la séparation ; l’enfant utilise tous les comportements signaux à sa disposition pour faire revenir la figure d’attachement.

Dans la deuxième phase s’installe le désespoir, phase de réaction passive que l’on pourrait assimiler à au phénomène d’impuissance acquise décrite par Seligman chez des animaux ayant perdu tout contrôle et ne pouvant fuir.

La perte d’intérêt pour l’environnement conduit à la phase de détachement.

Anxiété  Þ   désespoir  Þ  détachement

 

Le deuil

Bowlby a étudié avec Colin Parkes les réactions de deuil chez les adultes. Les différentes phases reflètent bien celles qui sont vécues par l’enfant lors d’une longue séparation (dans son rapport au temps, qui dépend de son age).

La première phase est l’engourdissement ou la sidération. « La personne apparaît calme, comme affectivement coupée de l’évènement, jusqu’à ce qu’elle puisse se laisser aller à une réaction plus émotionnelle.

Après cette phase de quasi déni, la personne ne peut plus échapper à la réalité mais s’en défend toujours. C’est l’alanguissement. La personne peut revivre l’événement de façon obsessionnelle ou être en colère contre des responsables ou contre Dieu.

Suit alors une période de résignation, le désespoir, ou la perte est vécue comme irrémédiable. « Ce processus d’intériorisation de la personne pourra ensuite permettre l’entrée dans une phase de « réorganisation mentale ».

Ces phases sont normales, les deuils pathologiques étant des fixations à une de ces trois phases.

 

Les phobies scolaires.       

Bowlby considère quatre types  de situations cliniques associées à ce symptôme :

-         l’enfant est source de la sécurité du parent. L’enfant est « parentifié », par identification projective. L’enfant exprime alors l’anxiété de son parent.

-         L’enfant a peur qu’il arrive quelque chose à son parent. Il y a là encore parentification. L’enfant est par exemple anxieux par rapport à un parent dépressif, suicidaire.

-         L’enfant craint pour sa propre sécurité en l’absence du parent. Cette réaction, compréhensible chez l’enfant petit, devient pathologique quand elle ne correspond plus aux capacités de l’enfant.

-         Le parent craint pour la sécurité de l’enfant. Cela peut être dû à une expérience traumatisante ou « être le signe d’un style familial particulier » (l’auteur cite les « familles bastions » décrites par Kellerhalls).

 

Les phases de l’attachement

Pour Bowlby l’attachement est un processus primaire, une besoin social primaire, qui se rapproche du mécanisme de l’empreinte, décrit et démontré par Lorentz. Bowlby différencie quatre étapes :

-         avant  2 mois : les comportement signaux déclencheurs d’attachement (le sourire par exemple) ne sont pas différenciés selon les personnes ; c’est la phase de pré-attachement.

-         De 2 à 7 mois : « c’est l’étape de l’attachement en train de se faire. L’enfant différencie ses comportements d’attachement mais une substitution de la principale figure d’attachement est encore possible. »

-          A partir de 7 mois : « c’est l’établissement d’une figure d’attachement franche, sélective. La substitution n’est plus possible. »

Une manifestation de cet attachement exclusif (bien qu’il y ait d’autres figures d’attachement d’importances différentes) est la fameuse angoisse du huitième mois, avec la  peur des étrangers et la recherche de refuge auprès de la figure d’attachement. Cette peur de l’étranger . Ce qui est pathologique c’est quand l’anxiété de l’enfant subsiste en présence de la figure d’attachement.

L’importance de cet éclairage est qu’il montre le rapport profond entre attachement sécurisé et capacité à explorer.

Je ne présente pas dans ce résumé les éléments du débat entre Bowlby et les psychanalystes opposés aux conclusions  qu’il tire de ses recherches. Cela supposerait de détailler trop longuement les enjeux épistémologiques de ce débat, débat qui reste très actuel mais qui, à mon sens, concerne plus la psychanalyse (« théorie basée sur des constructions rétrospectives ») que la théorie de l’attachement (« théorie prospective) présentée ici.

 

Mary Ainsworth

« Il a fallu que la théorie de l’attachement sorte de la psychanalyse pour se réaliser en tant que théorie solide », pour devenir une psychologie du développement. C’est à Mary Ainsworth que la théorie de l’attachement doit ce détour. »

Mary Ainsworth a observé des enfants dans différentes cultures, notamment en Ouganda. Elle a eu comme professeur William Blatz, qui décrivait dans les années 30 comment les enfants se servent de leurs parents comme source de sécurité pour pouvoir explorer.

Dans ses premiers travaux en Ouganda, elle en vient à catégoriser les enfants selon qu’ils apparaissent, respectivement, comme : non attachés à leur mère ; attachés de façon sécurisée, attachés de façon insécurisée.

Elle constate comme Bowlby que les enfants attachés de façon sécurisée peuvent mieux explorer leur environnement. « Les enfants attachés de façon insécurisée ne tolèrent pas la distance avec leur mère ; ils réclament sa proximité mais quand ils sont portés, ils peuvent continuer à se plaindre. »

Les enfants non attachés ne protestent pas au départ de leur mère et ne l’accueillent pas à son retour. Ils semblent précocement indépendants. Une observation importante est que, si les soins maternels sont déterminants dan la création du type de lien, il ne s’agit pas d’une question de quantité mais de qualité relationnelle. Des enfants dont on s’occupe beaucoup peuvent être attachés de façon insécurisée.

 

La situation étrange.

« La situation étrange est un dispositif d’observation ; il s’agit d’un scénario d’une vingtaine de minutes, fait de séparations et de retrouvailles », huit épisodes de trois minutes supposés engendrer une tension graduelle. Le but est d’observer comment s’organise l’enfant dans une situation étrange (voir page 108 le détail du protocole).

Dans l’étude de 23 dyades, Mary Ainsworth a observé trois types de comportement d’attachement :

-         l’enfant anxieux évitant (A), apparemment peu perturbé par la situation, ne demande pas de réconfort et ne manifeste pas de détresse. Il peut se montrer facile de contact avec la personne non familière, il ignore ensuite son parent à son retour.

-         L’enfant avec un attachement dit sécurisé (B), proteste quand le parent part mais l’accueille à son retour, recherche sa proximité. Ce contact lui permet de repartir explorer.

-         L’enfant avec un attachement dit « anxieux résistant », ou « ambivalent »  (C) se montre perturbé, anxieux. Il va chercher le réconfort du parent à son retour, mais de façon ambivalente, associant agrippement et colère. « Il résiste au fait d’être consolé ».

Dans la catégorie A les enfants paraissent indépendants mais ne le sont pas dans la réalité familiale observée ensuite. Ils répriment leur besoin de réconfort et coupent l’accès à leurs émotions.

L’étude de Mary Ainsworth donne 66% d’enfants au lien d’attachement « sécure », 22% d’enfants  au lien d’attachement anxieux évitant,  et 12% d’enfants au lien d’attachement anxieux résistant. Ce pourcentage se retrouvera ensuite dans la plupart des recherches reproduisant cette situation.

Dans ses propres expériences, B Pierrehumbert remarque que les enfants au lien sécurisé explorent plus, sont souvent plus loin de leur mère mais font de nombreux aller-retours. Les enfants au lien « anxieux évitant » évitent peut-être leur mère mais n’en sont jamais loin, alors que les enfants au lien « anxieux résistant » ne cherchent pas la proximité mais ne s’éloignent que modérément car ils ne sont pas explorateurs.

Mary Ainsworth va à partir de cette expérience rechercher des facteurs prédictifs.

 

Les prédicteurs

L’hypothèse de Mary Ainsworth est que le meilleur prédicteur du lien d’attachement est la capacité de la mère à décoder et répondre aux signaux de l’enfant. L’enfant répercute dans son comportement la qualité des relations entretenues avec son environnement.

Le parent d’un enfant  au lien sécurisé tend à se montrer disponible et capable d’un partage des affects, de synchronisation dans les échanges et d’attention conjointe.

Le parent de l’enfant au lien d’attachement anxieux montre une certaine pauvreté des réponses et marque peu de sensibilité, voire de l’indifférence face aux besoins de l’enfant.

Dans l’attachement évitant le parent tend à repousser les demandes de l’enfant. « Il s’agit d’un rejet émotionnel qui peut prendre la forme d’un évitement de la proximité, particulièrement du contact physique », du déni des émotions, notamment lorsque celles-ci impliquent une demande de réconfort. « Le rejet peut prendre aussi la forme d’un contrôle excessif des activités autonomes de l’enfant. »

L’enfant apprend à éviter d’exprimer ses émotions.

« Le parent de l’enfant au lien d’attachement anxieux résistant tend à être imprévisible. » ; ses comportements oscillent entre rejet et surimplication. L’enfant apprend à exagérer ses demandes. « Tout se passe comme si l’enfant avait compris qu’il s’agissait d’agir sur les émotions des adultes pour les diriger vers lui. »

Ces comportement, à haute activation émotionnelle peuvent être réactionnels à une dépression

de la mère pendant la première année de l’enfant, ou à une prématurité de l’enfant (ce qui limite les liens du fait d’hospitalisations de longue durée en soins intensifs).

La recherche montre une période sensible durant la première année de vie.

 

L’importance des contre attitudes.

De nombreuses expériences exposées ou menées par B Pierrehumbert montrent  un cercle vicieux : les enfants au lien d’attachement anxieux provoquent des contre attitudes qui alimentent leurs troubles émotionnels.

Ainsi une expérience a été menée dans le Minnesota, avec la création d’une école maternelle dans le but d’observer des enfants sur plusieurs années, avec des évaluations à l’âge d’un, puis de deux, puis de cinq ans. 

Les observateurs notent qu’à 5 ans, les enfants évalués comme ayant un lien sécurisé à l’age d’un an, sont plus populaires, plus sociables, plus apaisants. Ils savent demander de l’aide et ayant une meilleure estime d’eux même sont plus résilients.

Par contre les enfants qui ont un lien anxieux évitant avec leur mère « tendent à se moquer des autres, particulièrement lorsque ceux-ci se montrent en détresse. Ils semblent mal tolérer l’expression de tels affects ». « Ils se montrent agressifs ; ils recherchent l’attention mais ils n’obtiennent que de l’hostilité. » « leurs éducateurs se montrent controlants à leur égard. »

Les enfants qui ont un lien d’attachement anxieux résistant semblent davantage préoccupés par eux-mêmes que les autres. Lorsqu’un enfant est en détresse ils peuvent demander à être consolés eux, comme si la frontière entre eux et autrui était particulièrement floue. « Leurs éducateurs ont avec eux un comportement infantilisant. »

Un élément fondamental me semble le développement, chez l’enfant ayant un lien d’attachement sécure, d’une capacité à se représenter autrui, à pouvoir essayer de se mettre à sa place. Voir à ce sujet sur le site ce que dit Michel Lemay sur les carences affectives précoces et les troubles de l’empathie.

Une capacité développementale fondamentale est donc celle de se décentrer de son point de vue propre et de reconnaître celui d’autrui.

 

Mary Chain et la création d’une 4° catégorie : le lien d’attachement anxieux désorganisé (D).

 

Mary Chain, élève de Mary Ainsworth avait constaté que dans les nombreuses reprises de la situation étrange il y avait souvent des problèmes de classifications avec des liens ne correspondant  à aucune des trois catégories proposées. Cela pouvait représenter jusqu’à 15% des situations observées. Elle a cherché si ces situations avaient des points commun, ce qui l’a amenée à proposer cette quatrième catégorie, le lien d’attachement anxieux désorganisé, ou désorienté.

Il s’agit souvent d’enfants pour lesquels les observateurs notaient un lien d’attachement sécure mais présentant des épisodes désorganisés, par exemple montant à la fois un élan vers le parent et l’arrêt brutal de ce mouvement. L’enfant montre un conflit d’attachement car le parent qui lui  apporte la sécurité est aussi celui qui peut le maltraiter, le négliger, commettre des abus. 80% des enfants victimes de mauvais traitements rentreraient dans cette catégorie.

Mais ce peut-être aussi suite à des traumatismes subis, qui font que l’enfant, quand il a besoin d’être réconforté peut être confronté à l’anxiété de son parent. L’anxiété de l’enfant vient réveiller l’anxiété du parent.

Il se peut aussi que le parent ait procédé à une « ségrégation » des informations en excluant de sa conscience celles qui risquent de raviver des émotions insoutenables. Cette ségrégation qui protège le parent peut l’empêcher de percevoir la détresse de l’enfant.

 

Les perspectives préventives.

Une étude de la psychologue Néerlandaise Dympha Van den Boom montre l’amélioration possible du lien d’attachement et l’importance des politiques préventives. Elle avait remarqué à partir de son expérience et de plusieurs études que l’irritabilité de l’enfant pendant sa première année était un facteur prédictif d’un lien d’attachement anxieux ultérieur. Dans le suivi d’une centaine de nourrissons, elle a pu montrer que ce facteur de risque diminuait jusqu’à disparaître quand la mère était aidée à mieux décoder la communication difficile de son enfant. « La restitution à la mère d’une certaine confiance en soi, d’une compétence parentale mise en péril par l’irritabilité de l’enfant, permettait ainsi de rompre la spirale de transactions à risque.»

 

 

 

 

 

 

                       

Date de cet article : 2008-01-13


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