philippefabry.eu, pour la formation en travail social


Philippe Fabry » Formation » Placement familial » La parenté nourricière dans les placements de longue durée en famille d’accueil.

La parenté nourricière dans les placements de longue durée en famille d’accueil.

Lors d’une recherche sur le parrainage en travail social j’ai découvert que le destin des parrainages organisés par l’Aide Sociale à l’Enfance se jouait souvent après la majorité des jeunes confiés, alors que, l’A.S.E n’étant plus là, les liens se renforçaient ou s’affaiblissaient. Dans certaines de ces situations, les familles de parrainages et les jeunes adultes utilisaient ensuite l’adoption simple pour voir reconnaître et symboliser la parenté créée progressivement par la parentalité domestique.

Ayant travaillé dix ans dans un placement familial et ayant encore accès à cette institution, j’ai pu vérifier que ce phénomène existe aussi à la fin des mesures de placement en famille d’accueil, le plus souvent à la fin du « contrat jeune majeur » (21 ans). Une partie des jeunes reste dans les familles d’accueil, traduisant la force des liens créés. Ces liens sont alors d’ordre privé.

Je me suis demandé pourquoi je n’avais jamais porté attention à ce phénomène quand je travaillais au placement familial. Je me suis rappelé qu’en dix années de réunions d’équipe (deux demi-journées par semaine, avec un travail intense d’analyse des pratiques) il n’avait jamais été question de cette réalité. Est-ce parce que cela ne regarde plus les professionnels ? Pourtant le devenir des enfants placés est une question professionnelle importante, et particulièrement dans l’année qui suit leur départ. S’agit-il alors d’un tabou ?

Ma problématique de départ est donc l’écart entre cette pratique – le maintien dans la famille d’accueil de jeunes à la fin du placement officiel- et l’absence d’inscription sociale de ces pratiques.

J’ai peu à peu découvert la complexité de cette question, et c’est tout d’abord l’approche anthropologique qui m’a permis de saisir des enjeux et de construire des hypothèses.

Dans cette approche la première découverte est venue des travaux d’Anne Cadoret et d’Agnès Fine qui m’ont permis de saisir combien j’étais pris dans la norme d’exclusivité, de primat de la parenté biologique, que je décris plus loin ; de comprendre aussi que l’impossibilité de nommer correctement les liens issus de la parenté nourricière est en rapport avec cette norme.

Ces travaux, puis ceux de Gilles Séraphin ou de Sylvie Cadole m’ont conduit à l’hypothèse d’une double interdiction qui s’oppose à ce type de parenté domestique : d’une part du fait d’une norme culturelle d’exclusivité dans laquelle un enfant ne peut être attribué qu’à un seul homme et une seule femme, ses géniteurs, et d’autre part du fait d’une norme professionnelle, qui fait que les familles d’accueil sont payées pour ne pas remplacer les parents.

Cette hypothèse suppose que l’inexistence sociale de la parenté nourricière (malgré sa réalité) est liée à la crainte que l’enfant ne soit divisé entre deux familles, et à une aporie : la mise en compétition de parentés qui sont d’ordres différents.
Mes recherches exploratoires montrent que ces questions se posent concernant toutes les nouvelles parentalités -beau parentalité, homo parentalité, adoption internationale, grand parentalité - mais pas pour la parenté d’accueil, du moins en France.

Les trois parentés possibles pour un enfant.
Gilles Séraphin distingue trois termes pour penser la filiation contemporaine : «La première composante de la filiation est ce qu’on peut appeler les «origines biologiques» : il s’agit du lien, établi par la génétique, qui relie ego à ses géniteurs. La seconde, «la parenté», est le lien généalogique, établi par l’institution, qui inscrit juridiquement ego dans une ou plusieurs lignées. C’est l’institution, par la coutume ou la loi, qui arroge à ego sa parenté. La troisième composante, «la parentalité», s’inscrit plutôt dans le caractère domestique du rapport familial intergénérationnel. Il s’agit du lien qui se construit dans « un foyer» entre ego, souvent un enfant, et ceux (celle/celui) qui en assurent la charge, l’éducation, et qui, dans la vie quotidienne, font autorité.»[ ] Dans ce troisième cas, l’adulte, ou les adultes, tien(nen)t un rôle parental qui va plus ou mois le(s) parentifier, selon la durée de l’accueil, l’âge de l’enfant, et la capacité des autres parents (biologiques et/ou légaux) à nouer eux aussi une parentalité.

Anna Freud a théorisé cette parentalité devenant une parenté sous les termes de «parenté psychologique ». Répondre aux besoins de l’enfant dans la durée, et surtout répondre à son besoin fondamental d’un lien stable avec une « figure d’attachement », transforme le donneur de soins en parent psychologique. Ce concept qui est à la base de la protection de l’enfance dans le monde anglo-saxon semble inconnu en France.

Dans un deuxième temps l’approfondissement de ma recherche m’a fait compléter l’approche anthropologique par une autre approche, plus systémique, plus proche de la logique de chacun des acteurs, quand j’ai découvert que d’une part le maintien dans la famille d’accueil ne signifie pas forcément qu’il y ait création d’une parenté durable, et que d’autre part la parenté, quand elle est créée, a des degrés[ ].
J’ai découvert en effet que des familles d’accueil peuvent poursuivre un accueil quand elles considèrent que le travail n’est pas terminé, que le jeune, fragile, a besoin encore de temps pour s’autonomiser. J’ai alors construit une série de distinction théoriques, de l’ordre de l’idéal type Wébérien, afin de penser différentes situations à partir de la question anthropologique de la parenté et de la question systémique de la double appartenance (comment les liens dans les différentes parentés influent les uns sur les autres.

J’aboutis, actuellement, à une quadruple distinction entre :

  • 1) Double appartenance niée, substitution : la famille d’accueil remplace la famille d’origine. Le maintien symbolise, traduit en acte la substitution. Cette « adoption affective » n’a pas d’existence légale. Cette situation peut être transitoire et remis en cause ultérieurement.
  • 2) Double appartenance clivée : la parentalité de la famille d’accueil co-existe avec une parenté, sans parentalité, c'est-à-dire sans quotidien partagé, mais maintenue car il y a tout de même des rencontres et des nouvelles échangées entre l’enfant et sa famille d’origine.
  • 3) Double appartenance : parentalité et parenté sont vécues dans les deux familles.
  • 4) Appartenances électives : il y a des liens de parenté avec tel ou tel membre de la famille d’accueil, tel ou tel membre de la famille d’origine.
    Ces appartenances partielles peuvent être, ou non, conflictuelles.

Mes premiers entretiens mettent en lumière qu’une même situation peut passer par ces différents stades dans le temps, et qu’à l’âge adulte, il y a une remise en cause des situations dans lesquelles l’écart est trop grand entre lien privé et reconnaissance publique et légale, notamment concernant la question de l’héritage.

La dimension du temps
Ma recherche pourrait tout d’abord articuler une approche anthropologique de la parenté et de la parentalité avec une approche comparative entre le modèle anglo-saxon de protection de l’enfance, basé sur les théories de l’attachement (Bowlby, Paul.D Steinhauer, Vera Falberg), et le modèle français de la suppléance familiale (P.Durning, le groupe Houzel)).
Mon hypothèse est que les théories de l’attachement permettent de mettre en évidence des dimensions qui manquent dans la notion de suppléance familiale :

  • - la question de l’âge auquel l’enfant est placé ;
  • - la durée de son placement ;
  • - l’existence ou non de relations directes entre la famille d’accueil et les parents légaux ;
  • - le quotidien vécu dans la famille d’origine ou non.
  • - la régulation des conflits d’appartenance de l’enfant entre deux familles.

Date de cet article : 2008-02-02


Philippe Fabry » Formation » Placement familial » La parenté nourricière dans les placements de longue durée en famille d’accueil.