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Le Placement familial : un long travail pour passer du conflit d’appartenance à l’acceptation d’une double appartenance.

L’accueil d’enfants et d’adolescents en famille d’accueil est peut-être un «mal nécessaire» (selon les termes de P.D. Steinhaueur) mais il expose les différents acteurs de cette mesure de placement à une contradiction, contradiction qui peut devenir un paradoxe si elle n’est prise en compte et symbolisée.

Cette contradiction fondamentale est que d’une part, le quotidien partagé dans la durée produit de la parenté et que d’autre part cette parenté d’accueil n’est reconnue ni légalement, ni culturellement, ni dans le champ professionnel du travail social. Pourtant ce type de parenté existe, a été théorisé par Anna Freud avec le concept de «parenté psychologique» et a eu une immense influence dans la conception anglo-saxonne de l’accueil familial.

La parenté ainsi créée peut-être additionnelle ou se substituer à la parenté d’origine.

Myriam David, de façon assez pessimiste exprimait que «c’est le propre du placement familial de faire de cet enfant (placé) un enfant partagé, divisé, qui lutte compulsivement pour et contre son appartenance tantôt à l’une, tantôt à l’autre de ses deux familles».[1] Ce conflit de loyauté est en partie psychologiquement inévitable mais tient aussi à un fond culturel (qui peut évoluer) que je propose de nommer « complexe de Salomon » : il faudrait éviter à tout prix que l’enfant ne soit tiraillé entre deux familles, et pour éviter préventivement ce conflit, la loi a tranché : tant qu’il n’est pas reconnu juridiquement comme enfant abandonné, l’enfant appartient à ses parents, et à eux seuls. Les parentés plurielles (selon l’expression d’Anne Cadoret) existent dans de nombreuses cultures, mais pas dans le champ du travail social en France.

La question de la durée
La contradiction en placement familial repose donc sur le fait que l’accueil change complètement de sens avec la durée et qu'il peut coincer l'enfant dans deux injonctions contradictoires :

    "attache -toi à cette famille" _ "ne t'attache pas à cette famille"
Cette contradiction devient un paradoxe (j’utilise le mot « paradoxe » dans le sens proposé par Grégory Bateson dans sa définition de la « double injonction paradoxale », c'est-à-dire par le fait d’ajouter à deux injonctions contradictoires l’interdiction de penser ou d’interroger le fait qu’il y a contradiction) si elle n'est pas interrogée, si la durée du placement ne compte pas

C'est ce qu'exprime bien June Thoburn à propos du système anglais d'accueil familial avant le chidren act de 1989 : « La plupart des problèmes dans les accueils permanents en famille d’accueil viennent de leur caractère légal et administratif ambigu, de la réglementation des placements. En dépit du fait que de nombreux enfants ont grandi, pendant des années, dans un accueil qu’eux et leur famille d’accueil voient comme permanent, l’accueil familial en Grande-Bretagne est défini légalement et administré comme s’il était temporaire.»

Lutter contre la norme de l’exclusivité
D’autre part les travaux d’anthropologues, Agnès Fine, Anne Cadoret, M Schneider montrent que la norme de vie familiale occidentale reste encore la norme de l’exclusivité : l’enfant ne doit avoir qu’un père, qu’une mère. Ce modèle exclusif pousse à la substitution d’une famille par l’autre, ce qui est le contraire du modèle professionnel actuel du placement familial, qui défend une double appartenance de l’enfant, à sa famille d’origine et à sa famille d’accueil (pour les placements de longue durée). L’enfant a besoin de s’attacher à la famille d’accueil pour pouvoir se construire, mais il peut comprendre qu’il ne doit pas s’y attacher si on lui rappelle sans cesse que sa « vraie » place n’est pas là mais dans sa famille d’origine. A l’inverse, insécurisé par le risque de perdre sa fragile sécurité dans la famille d’accueil, l’enfant ou l’adolescent peut refuser l’appartenance à sa famille d’origine. Le sentiment de permanence qui peut se construire après des années (jusqu'à 20 années pour des enfants placés après un accueil en pouponnière puis accueillis dans la même famille d'accueil jusqu'à la fin de leur contrat jeune majeur) peut aussi être attaqué par un cadre législatif qui n'a prévu que des accueils provisoire (la loi de 1970 interdit au juge des enfants de placer un enfant pour plus de deux ans. La pratique est d'ailleurs de revoir les décisions de placement tous les ans.

Ces contradictions sont plus ou moins fortes et peuvent s'atténuer si les adultes sont soucieux de ne pas coincer l'enfant dans des conflits de loyauté . Ce travail pour aider les adultes à s’entendre autour de l’enfant est capital en Placement familial.

L'exemple des séparations parentales
Le fait d'être un enfant divisé entre deux familles est une expérience fréquente pour les enfants dont les parents sont séparés. Mais là aussi le travail des adultes pour s'entendre dans l'intérêt de l'enfant peut permettre de le protéger. ainsi certains parents s'entendent malgré la séparation, et sans que cela soit un déni de cette séparation, pour soutenir les liens de l'enfant avec l'autre parent, et particulièrement pour défendre sa place en son absence.

Jacques Gotbout (voir la fiche de lecture sur "le don, la dette et l'identité") permet de penser les conditions d'un accueil familial qui repose plus sur une alliance, que sur un conflit d'appartenance.

Certaines assistantes maternelles ont un talent particulier pour aider les parents en difficulté à leur confier leur enfant (même quand le placement est imposé judiciairement) avec, en échange de ce "don" de confiance, un "contre don" : je défendrai votre place.

La question de l’autorité parentale
Dans le monde anglo-saxon, très référé aux travaux de John Bowlby et aux théories de l’attachement, il est évident que, plus dure un placement, plus il faut transférer des droits et des devoirs au milieu d’accueil, donc transférer de l’autorité parentale (signatures par exemple pour les voyages, autorisations d’opérer..).

C’est un autre fond anthropologique, une autre norme d’exclusivité (avec là aussi des efforts pour lutter contre cette norme) : ce qui compte est la stabilité de l’enfant et il faut protéger la parentalité de ceux qui apportent cette stabilité à l’enfant. Que ce soient les géniteurs, ou une famille d’accueil ou une famille adoptive, quand un enfant a trouvé sa stabilité affective, il faut la garder, et donc si un enfant s’est attaché à sa famille d’accueil, y a trouvé sa stabilité, le fait que le (ou les) parent(s) aille(nt) mieux, ne produira pas forcément un projet de retour en famille comme c’est le cas en France.

[1] Myriam David, in “Le placement familial. De la pratique à la théorie” editions ESF, Paris 1989

Date de cet article : 2006-11-03


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