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Le déclin de l'institution, par François Dubet

A la fin de son introduction, François Dubet précise dans une petite note que "le lecteur sociologue pourra lire ce livre comme le 3e volume d'une théorie générale dont le premier volume a été consacré à une théorie de l'acteur et dont le deuxième volume présente une théorie de la structure sociale. Ce livre peut être lu comme une théorie de la socialisation s'efforçant d'articuler les deux premiers types de problèmes." (p. 17).
Ce livre surplombe donc une bonne part de la sociologie. La bibliographie contient 425 titres et ne regroupe pas tous les livres cités en bas de pages.
Mais cet ouvrage n'est pas que l'exposé d'une théorie générale. Il présente en deuxième partie une recherche qui s'appuie sur le matériau constitué par le travail de plusieurs groupes d'intervention sociologique. Ces groupes réunissent des acteurs par catégorie : formateurs d'adultes, infirmières, travailleurs sociaux, instituteurs, professeurs, médiateurs de collèges. Chacun de ces groupes a été confronté à des "interlocuteurs pertinents" dans une dizaine de séances de deux heures.
Ce choix s'articule autour de deux concepts : le premier est qu'un principe unificateur caractérise ces professions : le travail sur autrui ; le second vise à valider un concept central : l'existence dans toutes ces professions d'un "programme institutionnel", et une hypothèse : ce programme institutionnel est en déclin, et son "charme", qui masquait des contradictions fondamentales de valeurs, ne fonctionne plus. Les professions sont étudiées dans un ordre qui suit un principe simple : "celui de l'éclatement du programme institutionnel, en partant des expériences professionnelles les plus proches du modèle initial, pour terminer par celles qui en sont les plus éloignées", des instituteurs ("une mutation maîtrisée") aux médiateurs ("hors l'institution").

François Dubet présente tout d'abord le concept de programme institutionnel, son origine sacrée, l'universalisme et l'homogénéité de valeurs qu'il a produits dans chacune des institutions présentées et les "fictions nécessaires" à son fonctionnement.
"Programme institutionnel" a été préféré au terme "institution", trop vague, mais avec le souci de ne pas créer un terme ésotérique et d'être appropriable par les acteurs sociaux. Le choix de ce terme se réfère explicitement à Durkheim et son histoire de l'école. Le modèle scolaire est celui de la conversion, de la révélation à soi. "Issue de l'Église et d'un projet d'état carolingien, l'école est médiatrice entre plusieurs termes : le monde chrétien et le monde païen, le monde souverain et le monde des hommes, la culture universelle, puis nationale et les cultures spécifiques" (p. 26).
Le programme institutionnel en appelle à des valeurs qui sont toujours sacrées, "hors du monde" : "que l'Église parle de Dieu, l'école républicaine de la raison, l'hôpital de la charité ou de la science, il s'agit toujours d'un principe central qui prétend entrer dans le monde par un travail de socialisation de l'institution, tout en restant fondamentalement extra-social, au dessus des particularismes des moeurs." (p. 27).
La vocation reste centrale, même si elle n'a plus bonne presse parmi les professionnels. "Tous les concours de recrutement des professionnels du travail sur autrui essaient de s'en approcher au travers de tests de personnalité, de récits de vie lus comme des indicateurs de vocation, de savoir s'ils ont les dispositions profondes leur permettant d'accomplir un travail irréductible à une technique" (p. 33).
"La longue critique des institutions a fini par imposer l'image de simples machines à conformer et à discipliner, à détruire toute individualité. Pour toute une génération, celle de 68, le mot institution a évoqué l'asile décrit par Goffman et la machinerie du système panoptique de la prison des lumières exhumée par Foucault". L'école est une caserne et la prison totalitaire. Sans enlever la force de ces critiques, François Dubet rappelle que dans le programme institutionnel la volonté de contrôle participe toujours d'un projet plus large : révéler ou restaurer le sujet.

Le deuxième chapitre, "le déclin du programme institutionnel", analyse les principes contradictoires, la fin du "monothéisme" (l'homogénéité des valeurs), le déclin de l'idée de société et l'emprise de l'organisation. Ce deuxième chapitre fait écho au premier. Le noeud de ce débat est la tension entre socialisation et autonomisation. "Le programme institutionnel repose sur la résolution d'un paradoxe fondamental. Dans le même mouvement il socialise l'individu et prétend le constituer en sujet." (p. 35).
Tout en socialisant l'individu au monde tel qu'il est, le programme officiel arrache l'individu à la seule intégration sociale. Le "je" réflexif ne se confond pas avec le "moi" social. L'obéissance permet une subjectivation avec la capacité à critiquer les règles quand elles ne sont pas justes.
Pour la tradition sociologique classique, la modernité est l'émergence progressive de l'individualité, d'une socialisation qui n'écrase plus la subjectivation. Pour la plupart des auteurs c'est la division du travail qui serait à l'origine du processus d'individuation, qui aurait fait apparaître la notion de rôle en différenciant progressivement les intérêts des acteurs de ceux de leurs communautés. François Dubet fait référence à Robert Castel et à la façon dont il décrit la déconversion de la société féodale.
Pour Tocqueville cette modernité participerait de l'installation du monothéisme, les individus devant croire en un Dieu à la fois universel et unique et personnel, "un Dieu qui rende compatible la division du travail, l'égalité fondamentale des individus et l'unité de la vie sociale". Les individus ne sont plus alors dirigés par des codes mais par des valeurs.
Les devoirs intériorisés sont remplacés par des convictions ; "l'individu doit être orienté par sa propre boussole, mais encore faut-il qu'elle indique le même Nord pour tout le monde."

Les "fictions nécessaires"
Les "fictions nécessaires" ne nécessitent pas que les gens y croient pour être efficaces. "Ce ne sont ni des idéologies ni des convictions morales mais des cadres cognitifs et moraux indispensables à l'accomplissement du projet de socialisation. Toutes les infirmières savent bien que des malades mourront, mais elles font comme si ce n'était pas le cas ; tous les enseignants savent que tous les élèves ne réussiront pas et pourtant ils font comme si tous pouvaient réussir ; tous les travailleurs sociaux savent que certains cas sont désespérés, ils s'en occupent même s'ils ne les aiment pas." (p. 48).
Le déclin du programme institutionnel est un phénomène majeur affectant notre représentation même de la vie sociale. La "chaîne miraculeuse" n'opère plus. Il n'y a plus continuité entre l'acteur et le système, mais au contraire, "séparation progressive de l'action sociale et de la subjectivité individuelle" (p. 69).
Le professionnel était armé de valeurs légitimes, de la conviction de libérer l'individu tout en le socialisant. Mais tout ce que le programme institutionnel avait le pouvoir de lier se sépare.
François Dubet repère trois grandes contradictions qui ne sont plus unies par le programme : le contrôle social, le service et la relation. Un schéma permet de représenter l'articulation de ces trois niveaux d'action :


                                        Relation
                           Personne - reconnaissance du sujet


                              Espace de l'expérience
                                du travail sur autrui


                    Service                                 Contrôle
           Expert - mérite de l'usager              Agent - égalité des citoyens


Ce qui caractérise ce schéma c'est la dispersion. Chaque pôle appelle la critique de l'autre : "le contrôle devient brutalité aveugle, le service devient soumission au client, la relation devient narcissisme et démagogie" (p. 81). D'où le sentiment chez les professionnels de la relation à autrui "d'être emportés dans une crise continue et par une sorte de décadence irréversible."
François Dubet veut montrer que "cette mutation procède de la modernité elle-même, et qu'elle n'a pas que des effets négatifs, qu'elle n'est pas la fin de la vie sociale. Il nous faut essayer de maîtriser les effets de cette mutation en inventant des figures institutionnelles plus démocratiques, plus diversifiées et plus humaines."

L'examen de cette mutation pour six professions du travail pour autrui constitue la deuxième partie, avec des titres évocateurs :
- une mutation maîtrisée : les instituteurs
- une expérience assiégée : les professeurs
- la place du métier : les formateurs d'adultes
- entre technique, relations et organisation : les infirmières
- une expérience critique : les travailleurs sociaux
- hors de l'institution : les médiateurs.
Je ne présente dans ce travail que la partie concernant les travailleurs sociaux.

Les travailleurs sociaux : vocation et profession

Les travaux de Claude Dubar, par exemple, montrent que la professionnalisation a été concomitante d'un refus, par les travailleurs sociaux, de la vocation comme motivation. François Dubet prend acte de ce refus par les travailleurs sociaux d'un "sacerdoce laïque", remarque qu'ils ironisent volontiers sur le sujet, mais considère que leurs modes de recrutement, "tout le langage "psy" des tests et des entretiens de sélection des étudiants [...] vise à s'assurer d'une forme profane de vocation" (p. 233). Les images de générosité et d'altruisme sont au centre de l'imaginaire professionnel.
La vocation ne repose plus sur un engagement chrétien mais "sur une croyance fondamentale et qui restera longtemps indiscutée : la relation à l'autre est en soi un programme pédagogique" (p. 235).
Dans cette relation le travailleur social est, à lui seul, un programme institutionnel. François Dubet décrit l'articulation du développement d'une action sociale éducative, hors les murs des centres fermés (sectorisation psychiatrique dans les années 60, secteur infanto-juvénile en 1972, diplôme d'éducateur spécialisé en 1967, AEMO, prévention, création de 1000 IME, etc.) et d'un imaginaire bien décrit par Jacques Ion : la relation n'est pas intime, mais "pleine de la société, parce qu'un des termes de ce rapport, le travailleur social, porte en lui toute la société et toute sa critique" (p. 237).
Dans cette relation estampillée par le psychiatre-psychanalyste, "tout fait sens, tout fait symptôme, et la grande affaire est de ne pas prendre le symptôme pour la cause, de ne pas répondre à la demande explicite pour laisser émerger "la vraie demande", celle qui révèle du sujet à lui-même" (p. 238).
François Dubet analyse l'engouement des travailleurs sociaux pour la sociologie critique : "Pourquoi ont-ils aussi fortement adhéré à des analyses qui en faisaient des "flics" et des "bonnes soeurs" en plus sophistiqué ?". La première raison évoquée est une volonté chez l'éducateur de rompre avec le cadre ancien, la recherche d'une signification laïque de l'action. Cela permet une "position héroïque où il est tenu de mettre en avant son double engagement contre les risques de contrôle, de manipulation ou d'insignifiance qui le menacent : un engagement militant dans la société et un engagement personnel dans la relation" (p. 240).
Comme la psychanalyse, la sociologie critique sauve le programme institutionnel au prix de son désenchantement : si le contrôle est dangereux, c'est aussi qu'il est efficace. Les années de critique sont aussi les années de l'âge d'or du travail social.
Le groupe de travailleurs sociaux que rencontre François Dubet pour cette recherche, est loin des grandes idéologies critiques. Le métier se définit surtout en creux, par ce qu'il n'est pas. "À terme, au bout de plusieurs séances de travail, on ne sait jamais vraiment de manière positive ce qu'est cette spécificité professionnelle dont personne ne doute mais que personne ne peut définir directement, toute formule close étant inévitablement vouée à l'échec. Je la crois proprement indéfinissable, parce qu'elle est la réduction du programme institutionnel aux relations mises en oeuvre par chaque professionnel" (p. 244).
François Dubet note aussi la propension des travailleurs sociaux à la remise en cause. L'expérience du travail d'analyse en équipe développe un puissant outillage critique. "Si l'équipe est le signe le plus pratique du professionnalisme, c'est parce qu'elle institutionnalise la critique, y compris la critique de l'équipe."
Cette critique concerne aussi la société et les fonctions assignées au travail social. "Les travailleurs sociaux ne se sentent pas solidaires d'un ordre qui exclut nécessairement les plus faibles du travail, de l'éducation, de la santé et de la vie sociale elle même" (p. 247).
La conscience politique des travailleurs sociaux n'est cependant pas conflictuelle, ne s'appuie pas sur des théories sociales. Lors d'une rencontre du groupe avec un syndicaliste, les interlocuteurs n'ont rien à se dire : les travailleurs sociaux voient plutôt les luttes sociales comme la défense de privilèges qui renforcent l'exclusion des plus exclus. "On ne sait plus contre qui lutter". Plus qu'une vision conflictuelle il s'agit d'une vision morale, nostalgique, d'une société passée qui s'appuyait sur les valeurs républicaines. Les seuls combats auxquels ils s'identifient sont ceux des "sans", sans papiers, sans logements, des exclus qui ne parlent pas. Il en ressort une vision romantique ; "au fond le romantisme résulte de la critique, il est une vision purement subjective et privée des étayages institutionnels et normatifs que le travail de critique ne cesse de détruire" (p. 250).

Analyse

Je souhaite mettre en parallèle la thèse de François Dubet : le travailleur social peut être considéré comme une institution à lui seul, avec la notion "d'institution de soi" proposée par Alain Ehrenberg. J'aborderai ensuite, à partir des propositions de Didier Six, la nécessité de passer d'institutions binaires à des institutions ternaires.
Pour Alain Ehrenberg, plutôt que d'un déclin de l'institution, il s'agit d'une mutation. À chacun des niveaux : individus, familles qui les socialisent puis institutions, les modèles et les rôles sont de plus en plus incertains, ce qui pose la question de leurs supports.
Alain Ehrenberg souligne un problème fondamental, la question de l'institution de soi, à partir de ce qu'il analyse comme une confusion entre ce qui relève de l'individu et ce qui relève de l'institution. Il part du constat suivant : "La convergence de l'étatique, du professionnel, du scolaire et du privé sur l'initiative personnelle, combinée à une liberté de moeurs inédite et à la multiplication de l'offre de repères, donne au psychisme une inscription sociale".
La réponse sociale aux problèmes des individus est de moins en moins collective et prend la forme d'un accompagnement médical, social, qui peut durer toute la vie. Cette action publique individualisante traduit un changement des significations : "De l'obéissance à l'action, de la discipline à l'autonomie, de l'identification à l'identité, ces déplacement ont effacé la frontière entre le citoyen, public, et l'individu, privé".
"En moins d'un demi siècle s'est produite une inflexion dans les modes d'institution de la personne. Nous avons été préparés par la première vague de l'émancipation qu'était la révolte de l'homme privé contre l'obligation d'adhérer à des buts communs [...] Nous en sommes aujourd'hui à la deuxième vague, celle des tables de l'initiative individuelle, de la soumission à l'égard de normes de performances : l'initiative individuelle est nécessaire à l'individu pour se maintenir dans la société. L'inhibition et l'impulsivité, le vide apathique et le remplissage stimulant l'escortent comme une ombre. Les idéaux comme les contraintes se sont modifiées".
Si l'implosion dépressive et l'explosion addictive sont les deux maladies de notre époque, c'est que le "tout est possible" renvoie à une insécurité identitaire et une impuissance à agir, se retournant vite en "rien n'est possible".
C'est à partir de la mutation de l'individu qu'il faut penser la mutation de l'institution. Plus qu'une question de rôles, de places, il s'agit de la question des liens interpersonnels, de ce qui les attaque ou les renforce. Je fais l'hypothèse que les institutions qui fonctionnent bien sont celles qui se donnent (de façon formelle ou informelle) les moyens d'analyser les liens.
Dans cette approche de l'institution, en référence aux travaux de Jean-François Six, on peut distinguer les institutions binaires des institutions ternaires. Jean-François Six analyse à ce propos la médiation et la distingue des médiateurs : "Les médiateurs sont dans un concept binaire. La médiation est, elle, radicalement ternaire". Quelle est l'essence de cette dimension ternaire ? L'auteur se réfère tout d'abord au taoïsme, en expliquant que les occidentaux y projettent une logique binaire : le yin et le yang comme il y aurait du noir et du blanc. Alors qu'il y a entre le yin et le yang "un espace qui leur permet à tous deux de s'articuler l'un à l'autre, de se faire vivre l'un l'autre". Il faut faire grand cas du Trois, qui pour les Chinois est le souffle, constitutif de la vie même. La médiation, c'est le trois : "Même pour deux adversaires qui se confrontent, un lien s'établit entre eux, leur conflit même est là, réel, comme une tension qui peut se faire constructrice". Ce que François Cheng résume ainsi : "plus que les êtres en soi et séparés, il y a ce qui surgit entre eux, ce qui les entraîne dans le devenir".
Cette problématique du lien est caractérisée par une résonance entre différentes fragilités du lien, au niveau des populations accompagnées (ou orientées, "gérées"), au niveau des travailleurs sociaux (individuellement) et au niveau des institutions. Les institutions binaires sont du côté de la gestion, de la distinction entre concepteurs et exécutants. L'institution ternaire n'est pas du côté des réponses, des solutions, mais dans l'être avec, et dans l'analyse de ce lien constitué.
Ce qu'a montré la sociologie critique c'est que la logique des institutions, particulièrement de l'école, risquait d'être celle de la reproduction sociale.

Le "déclin", une chance pour l'institution

Le déclin de l'institution est peut-être une chance pour l'institution. L'institution mythique du "programme officiel" n'a peut-être jamais existé réellement mais ce qui craque c'est l'illusion d'institutions sacrées, hors du monde, s'imaginant assez puissantes pour compenser intégralement les injustices de la sphère privée. L'égalité n'est pas donnée en intégrant tout le monde dans le même dispositif. Les institutions doivent devenir modestes, évaluer si les individus et les groupes pris en charge ont les pré-requis pour bénéficier des programmes institutionnels, et aussi doivent évaluer leurs résultats. Le meilleur mode d'évaluation me semble être double : d'une part donner la parole aux usagers, à chaque fin de prise en charge, pour avoir leur avis subjectif et ainsi informer l'institution sur son fonctionnement (feed-back), et d'autre part évaluer après coup : qu'en pensent les usagers quelques années plus tard ?

Dans la conférence ci-dessous (à partir de la 7° minute)François Dubet explique très clairement son livre :

Le déclin de l'institution, par François Dubet [1ère de couverture]

Le déclin de l'institution, par François Dubet [1ère de couverture]

Le déclin de l'institution, par François Dubet [4e de couverture]

Le déclin de l'institution, par François Dubet [4e de couverture]


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