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1) Drogues de rue : récits et styles de vie. 2) La débrouille des familles. 3) Des hommes sur le fil, par Pascale Jamoulle

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Pascale Jamoulle est une ethnologue. Elle a d'abord été assistante sociale. Ses travaux montrent l'importance de l'apport de l'ethnologie au travail social. : à partir d'un quotidien partagé dans la longue durée, chercher les codes, le sens de relations sociales complexes. Les récits de vie nous permettent de mieux comprendre les familles marginalisées ou en risque de l'être. Ce que montre aussi Pascale Jamoulle  c'est que ces récits de vie aident les personnes interrogées à sortir de leur mutisme. J'y vois profondément un rapport avec la démarche de Guillaume Leblanc dans son livre "Vies ordinaires vies précaires", démarche qui consiste non seulement à analyser la précarité sociale, mais aussi à "redonner voix de cité à ces voix discordantes, participant ainsi à la construction d'une "société décente""( voir prochainement la fiche de lecture sur ce livre de Guillaume Leblanc).

Ces trois livres de Pascale Jamoule regorgent de portraits, et montrent l'importance du temps dans l'accompagnement. Les vies cabossées ont des passés complexes, liés à la culture d'origine, au mileu social mais aussi au contexte socio-économique. La précarisation, la déqualification sont un arrière plan permanents dans ces trois livres que je conseille à tous les travailleurs sociaux, mais aussi aux enseignants, aux journalistes, aux soignants, avec une mention particulière aux professionnels accompagnant les publics décrits par ces livres : les clubs de prévention, en addictologie, dans le soutien de la parentalité...

Le premier livre, "Drogues de rue. Récits et styles de vie" (éditions de Boeck, 2000) porte sur les adolescents et jeunes adultes ayant des conduites à risque : mise en danger par la drogue, par la conduite dangereuse d'engins motorisés, par les trafics, par une sexualité non protégée, par le suicide.. La rencontre de ses jeunes lui permet de percevoir l'échec de leur insertion sociale. Pascale Jamoulle montre bien un cercle vicieux, ces jeunes inspirant la peur, ils sont de plus en plus stigmatisés et les politiques sécuritaires les enferment dans une contre culture. L'exemple de la fermeture d'un local social lui permet de montrer que les jeunes n'ont plus que des endroits interdits pour se rencontrer, ce qui les enferme dans une contre culture. Elle découvre que ces jeunes parlent énormément de leur famille, de leurs racines.

Pascale Jamoulle s'intéresse alors à celles qui soutiennent ces jeunes hommes : leurs mères. Ce sera une porte d'entrée dans les familles pour ensuite prendre en compte l'ensemble de la famille et l'aspect transgénérationnel.

 Son deuxième livre , "La débrouille des familles",(éditions de Boeck, 2002) raconte la  rencontre avec ces femmes. La solidarité entre femmes est ce qui leur permet de résister. Le "cagnotage", par exemple, leur permet d'organiser cette solidarité. par exemple, 10 femmes s'accueillent à tour de rôle, et quand une femme accueille les autres, elle reçoit alors une somme de chacune, par exemple 10 euros. Elle peut alors réaliser un projet. Ce système ne peut fonctionner que si toutes jouent le jeu, ce qui est facteur de cohésion. il y une autre forme de cagnotage, typiquement belge, avec des cercles d'épargne organisés dans des cafés. Ces cercles produisent également une entraide entre les épargnants et des rituels festifs qui soudent la communauté.

Dans ces quartiers les mères isolées, particulièrement les mères isolées avec de jeunes filles ont besoin de ce soutien communautaire face au risque d'abus sexuels sur les jeunes filles.

Pascale Jamoulle constate que ces femmes en veulent beaucoup à leurs maris (ou leurs hommes), accusés d'être trop violents, ou trop absents. Souvent les mères et les enfants se sont ligués contres des pères qui demandent le respect inconditionnel, voire la soumission, qui était dû à leur propre père. Mais le monde a changé et tout ce qui fondait l'autorité des pères des milieux populaires est attaqué, dévalué ou fragilisé. Eux qui ramenaient la paie à la maison, ont été laminés par la précarité économique, qui a fait que l'appui sur les services sociaux est devenu beaucoup plus solide que l'appui sur les pères. En Belgique être une mère isolée donne droit à des aides, notamment en matière de logement, mais cela suppose structurellement une absence des pères.

La dimension collective qui existait partout, au travail, dans le quartier, dans des lieux d'appartenance forts (parti, syndicat, église) faisait que les hommes se soutenaient entre eux. Ils avaient collectivement une autorité et cela s'est perdu, chacun devant se débrouiller seul pour défendre son autorité. La fragilité professionnelle en aussi beaucoup à "bricoler", travailler au noir, faire de petits trafics, ce qui fragilise beaucoup leur statut social.

Les pères sont tenus pour coupables par tous et leur souffrance est ignorée. Cela tient beaucoup à ce que les conflits sont souvent réglés par des ruptures.

Le troisième livre de Pascale Jamoulle, "Des hommes sur le fil", va donc consister à retracer les rencontres avec ces pères.

Elle montre trois "cas de figures": les pères qui réussissent à s'adapter, qui "serrent" moins leurs enfants et leurs parlent plus ; les pères qui souffrent de ne pas arriver à communiquer avec leurs enfants que pourtant ils aiment, mais ne comprennent pas, leur modèle restant les relations avec leur propre père à qui "ils tout donné soumission, argent..) ; les pères qui coupent les ponts, n'ayant jamais réussi à créer des liens d'attachement avec leurs enfants. l'absence durable de quotidien partagé aboutit à une rupture totale.

Ces trois livres montrent une relation profonde, systémique, entre d'un côté les conduites à risque des adolescents et l'absence des pères, et d'autre part des  politiques sociales de soutien des mères qui produisent une déparentalisation des pères. Elle pointe une profonde insécurité sociale pour les pères de milieu populaire.

Pascale Jamoulle a un talent de sage-femme. Par la rencontre patiente, elle permet à ses interlocuteurs une prise de parole. Ces personnes qui doutent de leur valeur se sentent autorisées, par un travail de reconnaissance, à dire leur souffrance, leur vérité. Cette parole a beaucoup de force et traduit une intelligence profonde.
Ce travail thérapeutique (dans le premier sens mot "thérapeutique", qui a deux sens : "prendre soin" et "soigner") me semble être l'exploration de l'envers de la double violence abordée par Pascale Jamoule : violence dans les familles, avec des abus qui sont en fait des abandons, et violence des bandes et en particluier la violence des garçons des bandes les plus violentes, qui de façon perverse "formatent" les filles les plus vulnérables pour qu'elles soient d'accord pour être des objets sexuels.
Elle montre aussi beaucoup d'intérêt pour le langage utilisé et cet éclairage montre la lucidité du langage populaire (voir par exemple les deux sens du mot "désoeuvrage").

Voir ce qu'en dit Pascale Jamoulle elle même :

http://www.revueobservatoire.be/parutions/47/JamoulleHD47.htm

Vous pouvez aussi lire des extraits de la débrouille des familles sur google recherche de livres: Cliquer ici
1) Drogues de rue : récits et styles de vie.    2) La débrouille des familles.    3) Des hommes sur le fil, par Pascale Jamoulle [1ère de couverture]

1) Drogues de rue : récits et styles de vie. 2) La débrouille des familles. 3) Des hommes sur le fil, par Pascale Jamoulle [1ère de couverture]

1) Drogues de rue : récits et styles de vie.    2) La débrouille des familles.    3) Des hommes sur le fil, par Pascale Jamoulle [4e de couverture]

1) Drogues de rue : récits et styles de vie. 2) La débrouille des familles. 3) Des hommes sur le fil, par Pascale Jamoulle [4e de couverture]


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