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Repenser la pauvreté, par Esther Duflo, Abhijit V. Banerje

Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, tous deux professeurs d’économie au MIT, ont cofondé et codirigent J-PAL, laboratoire d’action contre la pauvreté, dont les bureaux sont à Boston, au Cap, à Santiago du Chili, à Chennai (Madras) et à Paris. Esther Duflo fut la première titulaire de la chaire « Savoirs contre pauvreté » au Collège de France.

Pour présenter ce livre, voici la présentation de l'éditeur, puis un compte rendu d'un interview d'Esther Duflo par Sylvain Bourmeau dans l'émission "la suite dans les idées" sur France Culture.

"Près d’un milliard de personnes vivent avec moins de un dollar par jour. Les politiques destinées à lutter contre la pauvreté semblent souvent incapables d’améliorer leurs conditions de vie. Cet échec pourrait-il être dû aux failles des théories qui sous-tendent ces programmes plutôt qu’au caractère écrasant de la tâche ?
C’est cette hypothèse que défend cet ouvrage. Les experts ont pris l’habitude de décider à la place des pauvres de ce qui est bon pour eux sans prendre la peine de les consulter. Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo ont initié la démarche inverse. Plutôt que de s’interroger sur la cause ultime de la pauvreté, ils se sont intéressés aux choix qu’opèrent les pauvres en matière de consommation, de mode de vie et d’éducation afin de tester expérimentalement l’efficacité des méthodes préconisées pour améliorer leur sort. Faut-il subventionner les denrées de base ou privilégier les transferts sociaux ? Vaut-il mieux donner ou vendre les moustiquaires qui protègent du paludisme ? La microfinance est-elle le remède espéré pour sortir des « pièges de pauvreté » ?
À distance des réflexes partisans, ce livre aborde ainsi le défi du combat contre la pauvreté comme une série de problèmes concrets qui, une fois correctement identifiés et compris, peuvent être résolus un à un."

Interview sur France Culture

Pour comprendre la pauvreté et lutter contre elle, souvent la personne pauvre est présentée de façon simple, caricaturale, une image d’Épinal.
Les images d’Épinal se suivent et ne se ressemblent pas mais chacun tient à sa propre image d’Épinal.
S'il ne s'agissait que de débats académiques entre économistes, ça ne serait pas si grave,une perte de temps, mais la même tendance à la caricature habite aussi les hommes politiques amenés à prendre des décisions importantes.
Question : Les personnes pauvres elles mêmes sont prises dans ces représentations et orientées par ces représentations
E Duflo : on nous demande pourquoi faites vous de longues enquêtes, on pense souvent qu'il suffirait de demander aux gens, "pourquoi êtes vous pauvres?", de partir de l'analyse par eux-mêmes de leurs propres problèmes. Les gens théorisent leur situation, nous le faisons tous. Il y a intérêt à recueillir ces récits comme l'a fait Bourdieu en tant que sociologue, mais il ne faut pas s' arrêter au récit comme vérité, car il est coloré par ces représentations caricaturales.
De nos positions d'habitants du nord ou de riches des pays du sud, nous avons tendance à nous représenter l'image de pauvres très inférieurs et très différents de nous.
Prenons pour exemple la question : "mais pourquoi ne font-ils pas bouillir l'eau qu'ils donnent à leur enfants?", ce qui sous tend l'idée : "moi je le ferais". Alors qu'en fait la question pour nous ne se pose jamais : l'eau sort du robinet. Il y a des questions de temps, d'information, de procrastination (remettre au lendemain ce qui n'est pas indispensable), questions qui nous concernent aussi, mais dont nous sommes protégés par toute une série d'institutions, qui nous défendent.
Autre exemple "pourquoi les pauvres n'épargnent -ils pas quand ils le peuvent pour anticiper les périodes plus difficiles ?", nous, nous le faisons par des institutions de sécurité sociale, d'assurances, de retraite...
"Pourquoi ne font-il pas vacciner leurs enfants?", nous le faisons car nous y sommes contraints par des calendriers très précis.On pourrait multiplier les exemples.
Question : vous montrez qu'ici aussi il y a des rumeurs sur la vaccination et vous montrez que c'est un obstacle pour les politiques de santé publiques, qui peuvent de ce fait prendre une dimension coercitive.
Réponse : mais ici il y a une différence importante : nous avons une confiance beaucoup plus grande dans les institutions que la plupart des pauvres ont dans les pays du tiers monde, à juste titre.
Nous avons tous une formation minimum en biologie et on peut comprendre les effets d'un médicaments, pourquoi un antibiotique est parfois nécessaire, parfois non ; mais surtout, quand on n'est pas à même de comprendre un fonctionnement, on a tendance à faire confiance à notre médecin, à l'Agence de sécurité sanitaire. Et quand ça n'est pas le cas tout le monde s’engouffre dans la brèche. On a eu le cas aux états-unis avec un débat sur la possibilité d'un lien entre le vaccin contre la rougeole et l'autisme, sur des bases très contestables. Bien que cela ait été réfuté, la question revient sans cesse, avec la même mécanique de rumeurs que dans les pays du tiers monde.
Et dans le tiers monde le manque de confiance dans les institutions est fondé : on a raconté beaucoup d'histoires aux gens. Par exemple la vaccination est beaucoup plus difficile dans les zones où dans le passé on a essayé la stérilisation forcée ou cachée par des programmes de vaccination : "ce que vous me donnez, c'est vraiment un vaccin ?"
Q : la 1° partie s'appelle "vie privée" et vous abordez la santé, l'école, la reproduction... puis dans la 2° partie vous abordez les instituions, pourquoi ce choix ?
R : face à l'illusion suivante : à la pauvreté, grande question, il faudrait en réponse une grande institution qui règle tout, formule magique. Nous avons voulu que ce soit l'aide, ou le marché...
Il nous a paru important de partir des comportements individuels et des motivations de ces comportements. Nous parlons des institutions, du marché, de la corruption.
Q : Dans le 1° chapitre vous interrogez le lien entre faim et pauvreté...
R:L'image de la faim comme constituant de la pauvreté, dans les pays du nord, ou chez les hommes politiques des pays du sud, part de là, du lien entre pauvreté et faim, avec des programmes centrés sur la nourriture.
L'idée est que le pauvre a besoin de forces pour travailler. et si on le nourrit il aura la force de travailler. Mais quand on regarde les comportements on ne voit pas des gens dans des trappes de pauvreté liées à la faim. Si c'était le cas on verrait des pauvres manger plus quand ils ont plus d'argent.
Par exemple en Inde des gens qui ont plus d'argent pour manger, on constate qu'ils mangent moins. Comprendre pour s'attaquer au problème. Pourquoi n'est-ce pas une priorité ?
Exemple : un homme à qui on demande : "que feriez vous si vous aviez plus d'argent ?" "J'acheterais plus de nourriture." "Et si vous aviez encore un peu plus de nourriture ?" "j'acheterais de la nourriture de meilleure qualité". Mais l'on voit qu'alors qu'il manque de nourriture, il a longuement épargné pour acheter une télé, et en discutant avec lui on comprend pourquoi cette télé est plus importante que la nourriture : dans sa région du Maroc il manque de travail, arrive à travailler 100 jours par an, alors il s'ennuie. Donc cet homme cherche à améliorer sa vie comme nous le faisons tous, et il faut l'écouter pour comprendre ses choix.
Q : vous donnez l'exemple d'un homme qui a beaucoup d'enfants...
R : oui, il nous a expliqué qu'il était pauvre car il a 9 enfants. on lui a demandé si il le referait si c'était à refaire et il a dit : oui, absolument, avec 9 enfants on a la chance qu'a moins un réussisse. Ce qui est le cas pour lui. Un enfant a disparu d'autres ont réussi moyennement et un a bien réussi. Sa femme montrait qu'elle était d'un avis différent et que moins d'enfants ce serait bien, avis que l'on retrouve très souvent avec un avis différent entre hommes et femmes à ce sujet.
Mais ce que cela montre c'est que le fait d'avoir moins d'enfant, ça n'est pas tant une question d'accès à la contraception, que l'accès à des modèles différents (par exemple avec le modèle de la famille dans les soap opéras au Brésil) et l'accès à des protections sociales, systèmes de retraites, etc.
Q : vous n'êtes pas à la recherche de formules magiques mais vous concluez votre livre sur 5 notions clefs : la 1° est que les pauvres manquent d'informations essentielles et que beaucoup de leurs croyances sont fausses ; la 2° est qu'ils doivent porter trop nombreux aspects de leur vie, la 3°: il y a de bonnes raisons pour lesquelles les pauvres n'ont pas accès à certains marchés, par exemple ils ont des taux d'emprunts trop défavorables. 4° les pauvres ne sont pas condamnés à la pauvreté 5° nos croyances sur leurs manques sont des prédictions auto-réalisatrices
R oui, mettons que vous avez un tout petit commerce et que vous pensez que vous ne serez jamais aidé à vous développer, que si vous faites infiniment mieux ça ne générera pas grand chose, du coup vous ne vous investirez pas et cette prédiction ne non développement est auto -réalisatrice : vous ne vous développerez pas ; idem si vous mettez tous vos moyens pour que soit scolarisé celui de vos enfants qui vous parait le plus intelligent. Aucun autre enfant ne pourra montrer ses capacités scolaire

Repenser la pauvreté, par Esther Duflo, Abhijit V. Banerje [1ère de couverture]

Repenser la pauvreté, par Esther Duflo, Abhijit V. Banerje [1ère de couverture]

Repenser la pauvreté, par Esther Duflo, Abhijit V. Banerje [4e de couverture]

Repenser la pauvreté, par Esther Duflo, Abhijit V. Banerje [4e de couverture]


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